C’est au soir du 29 mai 2005, au moment où s’afficha devant les yeux médusés des peuples européens et d’abord français le score du NON, que la citrouille devint carrosse. La fable s’écrivait à l’envers de toutes les augures : près de 55 % des Français rejetaient le projet libéral de constitution européenne. Malgré un matraquage comme on en a rarement vu, les tenants du OUI étaient défaits. Leur mine trahissait l’ampleur du drame vécu.
De l’autre côté, les militants anti-libéraux de gauche, au prix d’efforts qu’ils étaient seuls à pouvoir apprécier, avaient réussi à inverser la tendance au-delà des espérances les plus optimistes.
Tout était si beau, si inespéré (à ce point en tout cas), le carrosse si spacieux et si confortable qu’on en oublia l’aveuglante réalité.
L’analyse concrète de ce qui venait de se passer a été escamotée : si le NON réalisait près de 55 % de voix, il ne pouvait faire de doute que l’extrême droite, la droite nationale, une partie du courant gaulliste y avait contribué. Il n’y avait pas une majorité antilibérale de GAUCHE dans le rejet du projet de constitution européenne.
Fallait-il regretter cette connivence avec le diable ? Non, car elle a permis d’écarter le danger majeur, mais elle devait immédiatement être réduite à néant et la seule possibilité de le faire passait par un appel immédiat à confédérer une Gauche antilibérale se fixant pour objectif d’affronter les nécessités de la lutte sociale comme les échéances électorales, notamment Présidentielle et législative de 2007.
Décréter cette urgence, c’était prendre en compte le fait politique essentiel, révélé par le référendum, à savoir que la gauche antilibérale en France représentait réellement et au maximum, entre 35 et 37 % du corps électoral. Si cela est encore loin de la majorité, ce n'en est pas moins une force considérable, authentiquement antilibérale, supérieure à l’influence du PS et "à gauche pour de bon".
Elle réunit, de l’extrême gauche à,( pour la première fois depuis longtemps) une frange tout à fait significative du PS, la diversité des sensibilités de la gauche acquises à la nécessité d’un dépassement du libéralisme. Au sein de la gauche, la composante antilibérale représentait beaucoup plus au soir du 29 mai 2005 que celle qui est moins déterminée à porter le fer contre le libéralisme et ses effets.
Ce qui constitue une faute politique tragique et impardonnable aura été l’incapacité à dépasser, à transcender l’esprit de clan qui marque chacun des mouvements “de la gauche de la gauche”. Telle la taupe qui ne sort son nez que pour s’effrayer du bleu du ciel et s’enfoncer volontairement dans son trou, “l‘autre gauche” s’est terrée au trente-sixième dessous des dogmes sectaires, bien au chaud des certitudes de l’autisme politique.
Une autre image me vient, celle des vétérans de l’armée impériale nipponne dans l’archipel des Philippines qui, des décennies après la fin des hostilités portaient toujours l’uniforme et le fusil, croyant que la guerre continuait. Vieux et pathétiques, ils s’éteignent naturellement, les uns après les autres. Encore récemment on en a découvert quelques-uns. Le monde les a depuis longtemps oubliés et à l'occasion en rit, mais pourtant c’est triste ! Faute d'analyser concrètement la réalité concrète du 29 mai 2005, "les purs et durs"de toutes obédiences, ont en fait, laissé repartir les socialistes authentiquement de gauche vers leur parti, sans esquisser un geste. Ils auraient pu par exemple suggérer de mener campagne afin que toute la gauche participe à des primaires de désignation du (oude la) candidat(e) à l’élection présidentielle, discute de la constitution d’une coalition pour les législatives qui suivront, en vue de l’élection de députés représentant tout l’éventail des sensibilités de la gauche. Certes, il aurait fallu d’abord admettre que la règle du jeu des présidentielles ne laisse aucune place à une candidature “témoignage”. Seuls les deux candidats arrivés en tête au premier tour sont qualifiés pour le second. Il aurait fallu, dans ces conditions, considérer que le (ou la) candidat(e) pour la présidentielle ne pouvait
être issu(e) que du PS, éventuellement proche de celui-ci mais désigné par tous les courants de la gauche. Une candidature antilibérale et consensuelle comprenant le courant socialiste qui avait mené campagne pour le NON.
On peut le regretter mais la situation politique française aujourd’hui n’autorise aucun autre mouvement de gauche, à espérer être présent au second tour de la présidentielle. Et cette règle du jeu qui a produit l’effroyable second tour de 2002 est dans l’esprit de tous ceux qui ne veulent plus que cela recommence ! Or ce ne sont pas socialistes et personnalités diverses vraiment à gauche qui manquaient. Les premiers sont allés se faire battre au sein de leur parti, avant de rejoindre le camp de celle pour laquelle finalement la gauche antilibérale s’apprête à voter au second tour. Car dans l'hypothèse non assurée d'une présence "de gauche"au second tour il faudra à tout prix battre la droite, voire l'extrême droite.
Il y a même fort à parier que beaucoup, pour être sûr de ne pas revivre l’épouvantable scénario de 2002, voteront dès le premier pour Madame Royal.
Bravo à tous ! Vous ne vouliez pas vous “compromettre” à favoriser la désignation d’un candidat socialiste antilibéral, synonyme à vos yeux de "lâche abandon des positions de classe", alors vous voterez pour la candidate social-libérale désignée par le PS tout seul. Bravo au PC qui mérite une mention spéciale. Les autres groupuscules d’extrême gauche étant rapidement retournés dans leur petit pré carré, les plus optimistes s’étaient pris à espérer que le PC, happé depuis un certain temps déjà par l’enlisement groupusculaire, allait saisir la chance inespérée qui se présentait à lui. Après la campagne du référendum durant laquelle(après correction de la ligne initiale, ne l'oublions pas) il s’était plutôt bien comporté, on aurait pu croire qu’il prendrait l’initiative d’un mot d’ordre rassembleur et offensif, un peu comme il sut le faire pour le Front populaire en 1936. On pouvait espérer qu’il en appelle, sans plus d’hésitations et atermoiements l’absolue nécessité du rassemblement de toutes les forces antilibérales de gauche, en France d’abord, en Europe et partout dans le monde où se mobilisent, agissent et souvent même contrecarrent le présumé invincible libéralisme, des mouvements divers qui inventent un avenir possible pour l’humanité.
On aurait pu espérer que le PC soit encore en capacité de se projeter dans la réalité d’un monde qui ne se résigne pas, qui chaque jour, ici ou là et partout témoigne que l’histoire n’est décidément pas finie. L’hypothèque stalinienne définitivement levée, l’espoir peut enfin renaître.
Certes, rien n’indique qu’il aurait été facile d’imposer au PS un tel rassemblement, ni de convaincre de la nécessité d’associer toute la gauche à la définition des perspectives et la désignation des candidats pour les défendre. Les comportements dogmatiques sont hélas très largement partagés par tous les courants de la gauche. Il aurait fallut que le peuple de gauche s'en mêle vraiment, mais comme à chaque fois que l'enjeu le mérite, cette intervention se serait avérée aussi indispensable que décisive.
Avec 35 ou 37 % du corps électoral réellement antilibéral dont une partie du PS ramené à gauche, on pouvait peser et peut-être l’emporter.
Aurait-il été simple pour le PS de refuser purement et simplement des primaires à gauche si une campagne nationale avait été menée ?
A l’évidence non !
Au lieu de cela, la gauche qui se proclame à la gauche de l’autre est restée sur la touche, à regarder le PS choisir seul la candidate qui deviendra celle de toute la gauche au second tour. A partir de l’erreur tragique du 29 mai 2005, la gauche antilibérale délestée de sa composante socialiste si précieuse et si prometteuse pour l’avenir, s’est avérée incapable de proposer une alternative.
L’extrême gauche avec l’inoxydable Arlette pour LO, Olivier Besancenot pour la LCR,quin’envisage pas une seconde une alliance avec le PS et se condamne donc aux délices de l’impuissance totale a choisi de ne rien changer. En conséquence il y aurait deux candidats trotskistes, sans compter celui du Parti des Travailleurs, s'il obtient les parrainages. Trois Trotskistes c'est très exactement ce qui correspond à la situation politique française comme chacun le sait.
Quant au PC, c’est peu dire qu’il n’a jamais imaginé une autre possibilité qu'un candidat issu de ses rangs, pour représenter la gauche antilibérale à l’élection présidentielle. La naïveté de ceux qui ont cru qu'il pouvait en être autrement, selon l’humeur fait peine à voir ou rire à gorge déployée.
C’est ignorer à un degré rare, le mode de fonctionnement du PC et sa culture, pour imaginer qu’il n’avait pas, dès le début décidé que la candidate ne pouvait être que Marie-George Buffet !
Tout a été fait en ce sens et il n’a rien lâché… jusqu’à l’explosion de la bulle entretenue artificiellement durant quelque mois.
Et puis, il y a Bové qui vient et s’en va, mais reviendra peut-être et ajoute à la division et à la confusion stérile qui marque la désastreuse fin de ce très mauvais film.
A supposer que chacun(e) soit en situation de se présenter il n’est pas défaitiste d’estimer qu’aucun, dans cet éparpillement effrayant, fera plus de 4 % des voix. C’est bien évidemment très au-dessus de ce qui se vérifiera, mais même à ce niveau, ensemble ils réuniront moins de la moitié des 35 à 37 % du 29 mai 2005. En réalité ils ne feront même pas le tiers !
Bravo ! Jouer plus mal est tout simplement impossible.
Et même si la gauche antilbérale réalisait l’impossible rêve de n’avoir qu’un candidat il ne dépassera pas les 10 %.
Si au passage le PC y perd son groupe à l’Assemblée nationale, il lui restera la possibilité d’invoquer la trahison de tous, et si besoin replonger dans ses archives pour en exhumer l'imparable analyse de Marchais qui pour expliquer l'effondrement à 11% de l'influence du PC en 1984 asséna que la société avait ( "glissé à droite”. A 3% la société a-t-elle effectué un tête à queue ?
Durant les vingt années qui viennent de s’écouler, c’est-à-dire depuis que j’ai quitté le PC, je n’ai jamais entretenu à son encontre une attitude a priori négative. Pour avoir été membre de cette belle organisation révolutionnaire, je peux témoigner pour une part, de son efficacité dans les luttes qui ont marqué l’histoire de notre pays.
Les complicités malfaisantes avec l’anti-communisme stalinien lui auront fait le plus grand tort, mais je pensais qu'il aurait été possible ( je n’en suis plus si sûr), au milieu des années 80 de rénover cet outil. Ce fut un échec cuisant pour ceux qui s’y sont essayés. Ceux qui ont suivi, de reconstructeurs en refondateurs ont connu le même sort et ont été logés à la même enseigne.
Ces derniers temps, réduits à quelques dizaines de milliers d’adhérents, le PC a donné des signes que les plus optimistes( dont j’avoue avoir fait partie), ont interprétés comme encourageants.
Bon, il faut arrêter de se bercer d’illusion, c’est foutu.
Plus rien ne viendra de constructif et d'innovant, de ce qui se réduit à un appareil et quelque pitons défendus âprement jusqu’au dernier survivant, à l'instar des soldats perdus de l'armée japonaise des îles du Pacifique.
Je n’ai plus rien à voir avec cela.
Ils vont disparaître, cette fois c’est sûr, après l’engloutissement des dernières positions électorales tenues çà ou là. Adieu camarades !
Dès que l’horizon sera dégagé du fait de leur incapacité à s' inscrire dans les exigences du temps, l’avenir s’écrira sans eux.
C’est dommage, car près de 25 % de Français ne trouvent pas incongru l’idéal communiste, mais ils ne seront qu’autour de 3% à voter pour la candidate du PC au printemps prochain.
Chercher l’erreur, et y remédier est tout simplement au-dessus de leur possibilité. Quel gâchis !
L’heure n’est pourtant pas à la résignation, tout simplement parce que le monde sous nos yeux témoigne des résistances réelles qui se manifestent contre l’inhumanité du libéralisme.
Face à cette inhumanité il faut faire front et cela concerne toute l’humanité. La nécessité de constituer “le front de l’humanité” se dessine de plus en plus nettement dans les luttes qu'elles soient locales ou plus globales, qu'elles se déroulent en France ou partout dans le monde .
C’est comme cela pour moi que s'exprime le besoin de mettre en commun, c'est peut-être comme cela que pourrait se nommer et s’organiser le communisme à venir.
Alain Amicabile
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